Karen Akoka et la gentrification de l’OFPRA

Recension de vidéo

de Valérie Dubach

Sommaire

Introduction

Karen Akoka1, qui a fait sa thèse sur la fabrique du réfugié à l’OFPRA, s’exprime sur la chaine de Médecins Sans Frontières dans une conférence Crash de 2022, au sujet de la distinction entre les mots réfugié et migrant, si importante pour l’OFPRA et pour d’autres organisations en charge des migrations.

Le présent article reprend les grandes lignes de cette vidéo, mais une classification par chapitre est aussi consultable sur YouTube sur la colonne à droite de la vidéo.

La chercheuse Karen Akoka expose son analyse de l’organisation qu’est l’Office de Protection des Réfugiés
et Apatrides (OFPRA) sur la chaine de MSF dans l’émission Crash

Contexte

Karen Akoka est maitresse de conférences à l’université de Paris-Nanterre, chercheuse à l’institut des Sciences sociales du politique et associée à l’Institut « Convergence Migration »2. Elle a travaillé quelques années au HCR (Haut-commissariat des réfugiés) et participe au projet de recherche « Babels3 », de 2016 à 2019. Ce programme est financé par l’ARN4 et initié par les deux anthropologue Michel Agier5 et Stéphan Le Courant6. Ce projet a donné lieu à la publication de sept livres, auxquels ont participé quelques membres de MSF, aux Éditions Le Passager clandestin7.

Elle a été l’invitée d’Arte pour une émisssion de 21 minutes (Série Des idées larges) intitulée « Y a-t-il des vrais et des faux réfugiés ? »8, où elle précise certains points très instructifs.

Médecins sans frontières

L’association Médecins sans frontières9 a mené une réflexion sur la mise en place de leurs projets de 2015 à 2016. Alors qu’elle redémarre ses opérations auprès des populations migrantes, elle souhaite les partager à un public plus large. Pourquoi en 2015-2016 ? En 2015 et depuis, une partie du débat public s’ancre sur la façon de qualifier ces personnes en déplacement : migrants réfugiés ou migrants économiques ?

Une photo qui a fait le tour de la planète

Mais aussi, c’est en 2015 que la chaine Al Jazeera a demandé d’arrêter10 d’appeler les déplacés des migrants, et de remplacer le mot par réfugiés, à la suite de la publication de l’image du petit garçon Alayan Kurdi11 dans les médias. Les rédactions du monde entier se positionneront alors selon leurs tendances politiques.

Les prérogatives de l’OFPRA

Un organisme

L’OFPRA (l’Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides), fondé en 1952, est l’organisme chargé de la détermination des réfugiés en France. Pour Karen Akoka, cette détermination a toujours été issue d’une construction relative aux rapports de forces politiques et diplomatiques. La chercheuse propose d’épouser son regard sur une histoire par le bas de l’institution OFPRA, cet endroit où ces gens qui font les catégories et des politiques les créent et les façonnent.

Lieu de distinction et de hiérarchisation

Elle y prend en premier lieu la mesure de l’importance de la distinction et la hiérarchisation pour déterminer toute l’activité de l’OFPRA. Il lui semble important d’interroger le fait que cette hiérarchisation structure au-delà de l’OFPRA toutes nos représentations de ce qu’est la migration et les politiques migratoires depuis trois décennies.

Plus précisément, cette hiérarchisation se prolonge par l’idée répandue qu’il n’y a pas d’équivalence entre réfugié et migrant.

Par une démonstration à rebours de ces grands traits de la gestion des migrations par la France, Karen Akoka aboutit au constat que ces catégories distinctes ne correspondent en rien à la réalité des trajectoires.

Image trouvée sur la page twitter de Ben Phillips : « Si elle coule c’est une réfugiée, si elle flotte c’est une migrante économique »

Distinction et hiérarchisation basées sur des oppositions

Il est à déplorer qu’une logique d’opposition, dans cette distinction et cette hiérarchisation, vienne encore radicaliser l’artificialité des catégories. Car l’OFPRA départage les profils des demandeurs en mettant en opposition le politique et l’économique, la migration forcée et la migration volontaire, la migration individuelle et la migration collective. Une telle approche, qui nie la cohabitation de plusieurs dimensions se jouant dans les expériences des individus, ne peut qu’être brutale et inadaptée.

L’opposition entre politique et économique

Pourquoi les migrations économiques ne seraient-elles pas politiques ? Ne dit-on pas que migrer c’est voter avec ses pieds ?

Karl Polanyi12, dans son livre « La grande transformation », a montré la fiction de ces deux sphères politiques et économique, pour lui une invention structurante de l’idéologie libérale mais qui n’a pas de sens sociologique.

Migration forcée ou choisie, individuelle ou collective

Pourquoi faut-il transformer les migrants en réfugiés ? Pour les rendre légitimes. Mais, serait-ce plus grave de mourir en prison que de mourir de faim ? Pourquoi est-ce que l’absence d’horizon socioéconomique d’une population entière serait moins grave que l’absence de liberté politique ?

Un travail d’étiquetage

Karen Akoka a mené une enquête socio historique sur l’évolution du travail d’étiquetage. Ce sera pour elle un travail ethnologique de l’OFPRA au présent. Elle s’y attellera d’autant plus qu’elle-même a fait à l’époque au HCR ce travail de départager les migrants économiques des migrants politiques.

Histoire de l’OFPRA

La genèse

Pour déconstruire de telles évidences, rien de tel que d’observer qu’il a pu en être autrement. L’étude de leur genèse est toujours porteuse de lumière pour la compréhension des choses. Il se trouve que de 1950 à 1980-90, la politique migratoire de l’OFPRA a été très peu étudiée, car les archives n’étaient longtemps pas accessibles.

Une époque « dorée » ?

Jusqu’en 1990, 80% des migrants étaient acceptés comme réfugiés. Cette période « sans histoire », qui a finalement été déclassifiée, a été pour Karen Akoka à même de donner des pistes. Même si cette période était peu connue, elle a pourtant été à la base d’une représentation des politiques assez fausses.

Que s’est-il passé ?

À partir de 1990 on est passé de 80% à seulement 20% de gens qui obtiennent le statut. Il y a trois grandes interprétations de cette chute.

Le profil des personnes aurait changé ?

Le premier moyen de déconstruire la distinction politique et économique des profils est de montrer toutes les distinctions de l’OFPRA depuis ses débuts. En réalité il y a eu pendant cette période une succession des établissements des profils des bénéficiaires du statut de réfugié. Ce chapelet de normes renouvelées est pour la chercheuse la preuve qu’une construction est bien à l’œuvre.

Les Russes

Les premiers réfugiés étaient les Russes de l’entre-deux guerres, encadrés par la SDN, l’accueil des Russes dissidents fuyant le régime de Staline correspondant à l’époque à la crainte de la contamination bolchévique.

Les Italiens

Les Italiens, par exemple, ne seront pas pour leurs parts considérés comme réfugiés.

Les Juifs

Quant aux Juifs allemands, ils n’ont eu droit au statut qu’à partir de 1938, lorsque les grands États de la SDN abandonnent leurs tentatives de conciliation avec Hitler.

On voit que les choix se font davantage par le prisme politique que par le strict profil.

L’institution qui était indépendante ne le serait plus ?

L’OFPRA n’a jamais été indépendante, c’est le type de subordination qui change. La subordination de l’asile aux politiques diplomatiques et à l’idéologie de guerre froide ont conduit à interpréter la Convention de Genève de manière très souple et de façon à produire beaucoup d’accords. Il s’agit plutôt d’une transformation de la subordination de l’Office.

La convention de Genève qui correspondait à un autre temps serait aujourd’hui obsolète ?

En se penchant sur le texte de la Convention de Genève, on observe qu’il sera appliqué de façon très différente selon les priorités politiques et diplomatiques et les rapports de force. Et les mutations de l’OFPRA, qui se prétendent attachés à ce texte au demeurant assez flou, témoignent par elles-mêmes à quel point l’interprétation de ce dernier peut se plier aux politiques du moment.

Pour exemple, avec le même texte, l’OFPRA pourra décider qu’il faut désormais une persécution individuelle pour accéder au statut de réfugié. Et les nouvelles exigences pourront devenir importantes. À l’instar des Kurdes de Turquie qui devront cacher qu’ils appartiennent à une armée, il faudra cacher une certaine forme d’implication, répondre à des exigences non seulement très fortes, mais parfois aussi contradictoires.

Cela aura pour effet d’induire des mensonges et des dissimulations de la part des demandeurs et demandeuses. L’OFPRA sera par conséquent entrainé dans un nouveau cycle d’exigence et de contrôle qui s’apparente à un cercle vicieux.

Les deux grandes périodes de l’OFPRA

Avant 1990

On a vu que, de 1950 à 1990, l’attribution se faisait aux dissidents des pays communistes comme la Russie, le Cambodge et l’Indochine.

À ses débuts, les employés de l’OFPRA étaient originaires des mêmes pays que les migrants eux-mêmes. Ceux qui instruisaient les demandes d’asile étaient des Russes, des Hongrois, des Tchécoslovaques, etc., qui étaient d’ailleurs eux-mêmes réfugiés, n’ayant même pas la nationalité française. Et ils écrivaient dans leur langue. Ceux qui seront rejetés seront ceux qui avaient fait allégeance à leurs pays d’origine ou s’ils fuyaient des questions judiciaires.

Une forme contrôlée de non-contrôle

Il ne s’agissait toutefois pas de négligence, mais d’une sorte de forme contrôlée de non-contrôle, le but étant de décrédibiliser les régimes communistes dans cette période de guerre froide.

Ligne idéologique et rapports diplomatiques

La frontière entre les réfugiés et les migrants se dessinait le long d’une ligne idéologique, mais aussi de rapports diplomatiques.

Les ressortissants des pays amis de la France recevaient beaucoup plus difficilement le statut de réfugié. Les ressortissants du Portugal, de l’Espagne, de l’Italie, etc. étaient réorientés plutôt sur les procédures d’asile, au moyen desquels ils obtenaient très facilement des régularisations au titre du travail.

Une définition des profils le long d’un rapport plus interne

Certains communistes se faisaient passer pour des migrants paysans, alors qu’ils sont des intellectuels.

Conclusion

Karen Akoka n’adhère à aucune des trois raisons invoquées plus haut, pour expliquer la chute des obtentions du statut de réfugié au début des années 90. Pour elle, il n’y a pas non plus lieu de qualifier de « dorée » cette période de l’institution et de ses profils. Elle en a une autre lecture.

À partir des années 90 qui ont vu la chute à 20% des octrois du statut de réfugié

La construction en creux de « faux » demandeurs d’asile

L’obsession de ne pas mélanger

En 1990, l’injonction de ne surtout pas mélanger asile et migration est la nouvelle donne, instauratrice de catégories. Pourtant, selon la chercheuse il faut au contraire les mélanger. Elle préconise de justement les brouiller, car pour elle il ne peut, il ne doit pas y avoir de priorité du réfugié sur le migrant.

Pourquoi instaurer des hiérarchies ?

La vérité sur le profil des migrants ne dépend pas pour autant des conditions de travail des officiers de l’OFPRA. Tout simplement parce qu’il n’y pas de vérité à trouver, et même s’il y en a, pourquoi instaurer ces hiérarchies ? Pourquoi en est-on là ?

Le début des années 90 est à la croisée des grands changements 

La fin de la guerre froide, mais aussi la construction de l’immigration comme problème qui coïncide avec la construction de la crise de l’État social.

L’État français ex colonisateur

L’État ex colonisateur qu’est la France entre dans des relations post coloniales, d’influence, avec les pays ex colonisés. Dans cette mesure, elle compte ne pas se fâcher avec les nouveaux dictateurs de ces pays. Mais, face aux demandes d’asile de leurs ressortissants, elle place des agents au contraire de plus en plus français qui suivent l’exigence de la persécution individuelle.

La dimension d’intégration disparait des attributions de l’OFPRA

L’OFPRA deviendra un corps de la fonction publique, dont on réduit l’effectif des agents. Le corps central sera composé d’officiers de protection. Ces derniers ne s’occuperont plus que de la dimension de contrôle et plus du tout de l’intégration.

La dimension politique sous-jacente de cette nouvelle politique d’accueil est difficile à attraper

En effet, c’est désormais avec prudence que l’OFPRA s’exprime. Et c’est essentiellement aujourd’hui à travers l’écran du new management public, qui du reste envahit toutes les institutions publiques.

Le new public management13

Le temps du reporting

Une nouvelle approche qu’est le reporting, cette contrainte de comptes rendus sur tout ce que les agents produisent, tend à évacuer une forme de liberté et l’analyse de leur activité que ces derniers pourraient être tentés de faire.

Pour exemple, les officiers sont tenus de prendre deux ou trois décisions par jour pour que leur contrat soit renouvelé et qu’ils puissent toucher primes et avancement, quand ils ne risquent pas de sanctions.

Chaque accord est désormais coûteux

Quand on sait qu’une décision d’accord de statut de réfugié demande un travail considérable pour être validé par sa hiérarchie et qu’une décision de rejet non, on comprend comment les accords ont pu à ce point chuter. Autrefois, c’était le contraire.

Un contexte de contrainte productiviste

La politique du chiffre règne à l’OFPRA comme ailleurs. C’est ainsi que les coûts concrets en temps et les coûts symboliques qui seraient d’aller contre la norme participent à construire la rareté du statut de réfugié.

Les nouvelles normes

Les politiques néo managériales introduisent des principes de standardisation, d’efficacité, de professionnalisation, de segmentation des tâches. Derrière son apparente neutralité, c’est par le principe de l’efficacité qui justifie l’exigence productiviste et la standardisation, principes qui semblent neutres également, que la reprise en main du pouvoir hiérarchique sur le travail individuel des agents peut être assurée.

Les acteurs extérieurs ne sont plus sollicités

Malheureusement, l’injonction à la professionnalisation clôture sur elle-même l’organisation, là où pendant des années on travaillait avec les associations, avec l’extérieur. La segmentation des tâches crée une réduction du territoire professionnel des agents pour les contrôler. Mais surtout, le détachement de leurs propres décisions, que la segmentation opère sur les agents, dilue en eux la compréhension des liens de cause à effet des décisions sur les demandeurs.

Les rejets deviennent la norme

Il ne s’agit plus que d’un pilotage de l’activité par des objectifs chiffrés au cœur du dispositif de production du rejet, articulé à une norme implicite selon laquelle les rejets sont la norme et l’accord l’exception.

Le statut de réfugié s’est ennobli

Petit à petit, par un travail discursif qui ne prétend protéger l’asile qu’en le restreignant et qui pèse sur les agents de l’OFPRA, le statut de réfugié s’est en quelque sorte ennobli. Paradoxalement pourtant, son ennoblissement a un peu perdu de vue l’asile qui devient un graal.

Une politique migratoire qui serait juste

Une politique ouverte

Pour Karen Akoka, il n’y a pas de politique d’asile juste sans politique d’immigration ouverte. Car, on l’a vu, ces questions peuvent être d’une grande hypocrisie.

À minima un accès au territoire et une porosité des catégories

Et surtout, pour avoir en amont une politique d’accueil juste, il faut préalablement permettre aux demandeurs d’accéder au territoire. En aval, il faut une porosité des catégories comme en 1950-90, car la raison d’État n’est pas forcément contre les étrangers.

Or, trente ans de politique restrictive ne permettent plus tout ça.

Les réfugiés doivent redevenir un groupe social

Les acteurs de l’OFPRA étaient aussi des porte-paroles. Au lieu d’être des catégories, les réfugiés doivent pouvoir s’auto-définir, se replacer dans un continuum, à l’instar du groupe social des cadres, décrits par le sociologue Boltanski14. Les appellations ont changé. Aux débuts de l’OFPRA on disait « requérant », « client ». Le statut de réfugié était recognitif, on avait des droits rétroactifs quand on était réfugié.

Aujourd’hui, la catégorie « demandeur d’asile » est une catégorie SAS qi éloigne du statut de réfugié ceux qui en font la demande.

Les lois déterminent les catégories qui vont être intériorisées, y compris chez MSF ou au HCR. Pourtant la réalité n’est pas aussi simple. Il y a les populations déplacées, les migrants internes aussi.

Déconstruire le consensus selon lequel l’immigration est un problème

Que ce soient pour le Vietnam, le Laos, on avait ouvert le texte de la Convention de Genève. Les boat people ont été cherchés par la France en avion. Donc soit on a une politique d’accueil, soit une politique de triage, de catégories, comme aujourd’hui où cette grille est bien incorporée. Karen Akoka et les chercheurs scientifiques n’adhèrent pas au consensus selon lequel l’immigration est un problème.

Des choix électoraux sont derrière les politiques d’immigration restrictives

Le résultat de leurs travaux indique au contraire que l’immigration n’est absolument pas un poids économique, ni ne pèse sur le chômage. Pour eux l’évidence est que cette politique répond à des choix électoraux

La politique de rejet est bien plus coûteuse que la politique d’accueil.

Des chiffres peu accessibles

Même s’il reste difficile de connaitre les coûts de la politique de rejet, parce que les sources ne sont pas accessibles et que l’on manque de données sur l’immigration restrictive, d’autres sources remplacent ces chiffres peu accessibles pour convaincre de l’inefficience à tous les niveaux de ce principe de rejet.

Un profit net pour les partis mainstream

Ce que l’on observe surtout est une surenchère sur les étrangers comme boucs émissaires, leur faisant porter ce qui ne va pas bien, profitant qu’ils ne peuvent pas se défendre par les urnes. C’est pourquoi les partis mainstream ne sortent pas de ce discours de l’immigration comme problème.

La place de l’OFPRA dans les institutions 

L’influence du HCR dans le débat

Il faut élargir le débat, parce qu’aujourd’hui l’OFPRA et l’organisation internationale financée par les grands États qu’est le HCR sont tous deux alignés sur une raison d’être qui est de bien dire qu’il y a une différence entre ces deux populations-là en favorisant les « réfugiés ».

Le rôle des agents de l’OFPRA, qui contrôle l’OFPRA ?

Le quasi-monopole d’un ministère qui veut réduire les flux

L’OFPRA comprend actuellement un conseil d’administration composé des grands ministères. Au départ, l’OFPRA était sous la tutelle du ministère des affaires étrangères, pas du ministère de l’intérieur comme aujourd’hui15. D’une politique diplomatique on est passé à une politique de gestion des flux. Les différents ministères n’ayant pas les mêmes orientations, la gestion de l’immigration échoit presque au seul ministère tuteur, qui voit la politique migratoire seulement sous l’angle de la réduction de l’accueil.

Que changer à l’OFPRA ?

Commencer par sortir de la fiction

Pour faire changer l’OFPRA, il faut repenser les catégories, sortir de la fiction et de l’évidence. Cela ne pourra se faire qu’hors de l’OFPRA, en amont.

Déconstruire l’évidence

Il faut revoir depuis le début cette construction selon laquelle l’immigration est un problème. Cela fait trente ans que ces distinctions passent pour une évidence, bien que cette construction soit déconstruite point par point par beaucoup d’études et de travaux de recherche.

Sortir de l’ennoblissement

La sacralisation du statut de réfugié

L’OFPRA s’est gentrifiée, ennoblie, comme le statut de réfugié. La régularisation par le travail était autrefois presque équivalent au statut de réfugié. Aujourd’hui, le statut de réfugié est bien plus fort : c’est 10 ans de titre de séjour, alors que pendant longtemps c’était trois ans. Cette différence réfugiés/migrants se construit par le droit, par des choix juridiques qu’on décide d’adosser à ces catégories qui ne reflètent pas les trajectoires des gens.

Autrefois, l’OFPRA était une institution reléguée, dans des locaux vétustes. Son budget qui a été considérablement augmenté a fini par en faire une administration normale.

L’ennoblissement de l’asile est le meilleur outil en faveur de sa destruction

Un cercle vicieux

Si le statut de réfugié est un bien rare avec tout un système très cher et complexe qui le protège, il génère actuellement un surcroît de lois et de de règlementations. À la surenchère de ses exigences répond une surenchère des fraudes, qui entrainent des mesures supplémentaires. Le système est entré dans un cercle vicieux.

Sortir des catégories

Le mot « exilé » permet d’échapper à la polarisation qu’installent les mots « réfugié » ou « migrant ». Il faut penser les mots, non parce qu’ils sont plus justes, mais parce qu’ils sont importants, comme l’explique l’auteur John Langshaw Austin16  dans son ouvrage « Quand dire c’est faire »17.

Quelques questions du public

Ceux qui partent ne sont pas majoritairement les plus pauvres

K.A. : « Ce sont en effet les classes moyennes-moins des pays déjà développés qui partent le plus de chez eux. Il faut en effet repenser cette hiérarchie des légitimités, car le statut de réfugié ne donne pas une image juste de la réalité, surtout s’il s’oppose à celui de migrant économique. Le groupe Migreurop, dont je fais partie a publié un atlas sur la liberté de circulation18 aux Éditions Armand Colin. On y découvrira d’autres logiques, d’autres légitimités, comme le migrant environnemental qui rejoint le migrant de la faim, ce dernier restant l’orphelin toutes catégories.

La liberté de circulation n’est ni la solution ni un épouvantail, il cependant impératif de la penser. »

Le terme de demandeur d’emploi comme le demandeur d’asile

K.A. : « Le contexte social influence-t-il les politiques migratoires ? C’est la question des hiérarchies de nos démocraties libérales entre politique et économique.

Dans les années 80 commence la construction de cette idée que l’État social est coûteux. L’expression « État providence » prend une couleur péjorative. Des courants de la haute fonction publique essaient de réformer cet État social en développant des politiques d’austérité, la rigueur. L’impératif d’austérité budgétaire passe aussi par une austérité juridique. Les critères pour rentrer dans les catégories d’ayants-droits sont de plus en plus stricts. Ces critères commencent plutôt à l’OFPRA qu’ailleurs. C’est à l’OFPRA aussi que la gestion managériale sera aussi testée avant diffusion dans les autres sphères.

Le chercheur Vincent Dubois a fait une étude de la CAF et des demandeurs d’emploi. Le terme de demandeur d’emploi apparait au même moment que le demandeur d’asile.

L’assimilation

K.A. : Chaque population quand elle est arrivée a été décrétée comme difficilement assimilable. Pour se détacher des discours qui existent aujourd’hui sur les musulmans, les Algériens ou les Africains supposés trop loin de notre culture, il faut se souvenir qu’au début du siècle les Italiens et les Espagnols étaient considérés comme loin de nous, parce que catholiques dans une société de la IIIème république qui se voulait plutôt laïque. Il y a eu des pogroms contre les Italiens au début du XXème siècle. Ils étaient pourtant plus loin de nous que ces populations colonisées qui parlent notre langue et qui ont vécu dans des structures administratives françaises.

Les associations

K.A. : La collaboration entre les pouvoirs publics dépend de la nature des associations, qui est très différente selon que ces opérateurs sont dans une logique néo libérale ou pas. La délégation à des sous-traitants, dans une logique qui est d’attraper des parts de marché, mène mécaniquement à réduire les espaces et les coûts. D’autres associations ou organisations en sont à l’opposé, usant d’une large palette de moyen de se distancier des injonctions étatiques.

Comment les exilés peuvent-ils prouver qu’ils ont bien été persécutés individuellement ?

K.A. : Les services de l’OFPRA vont vous rechercher individuellement dans votre pays d’origine. Vous devrez déployer une argumentation, montrer des liens de cause à effet, dans une chronologie et une cohérence convaincantes. Pour cela, il faut un certain nombre de compétences, parce qu’une telle mise en récit ne va pas de soi. C’est un exercice difficile.

Il y a d’ailleurs une injonction contradictoire dans la demande d’un tel récit, pour lequel il faut être consensuel mais faire preuve de spontanéité.

En d’autres termes, faire ce qu’on attend de vous avec fraîcheur.


NOTES

  1. Sur le site de « l’Institut de Sciences sociales du politique » ↩︎
  2. Site de l’Institut Convergences Migrations du CNRS ↩︎
  3. Sur le site OpenEditions : Catalogue des carnets de recherche ↩︎
  4. Agence Nationale de la Recherche au service de la science ↩︎
  5. Article du Cercle CREME « Michel Agier et l’hosti-pitalité ↩︎
  6. Sur le site du Seuil le livre « Vivre sous la menace – Les sans-papiers et l’État, de Stefan Le Courant. À voir l’interview de deux prix « Prix Livre et droits humains 2022 – Mention française » de la ville de Nancy »
    Prix Livre et Droits Humains 2022 :  Stefan Le Courant et Denis Mukwege ↩︎
  7. Sur le site du Passager Clandestin, page présentant les sept ouvrages issus de l’opération « Babels ». ↩︎
  8. Sur le site Arte.tv/Les idées larges, une interview de Karen Akoka « y a-t-il des vrais et des faux réfugiés ? » ↩︎
  9. Site de MSF ↩︎
  10. Sur le site Reinformation « Ne parlons plus de « migrants », dit Al-Jazeera, par Anne Dolhein – 26 août 2015 ↩︎
  11. Sur le site de France Info ↩︎
  12. Grelley, Pierre. « Karl Polanyi : une vision humaniste de l’économie », Informations sociales, vol. 199, no. 1, 2019, pp. 37-37. ↩︎
  13. Van Haeperen, Béatrice. « Que sont les principes du New Public Management devenus ? Le cas de l’administration régionale wallonne », Reflets et perspectives de la vie économique, vol. li, no. 2, 2012, pp. 83-99. ↩︎
  14. Sur le site des Éditions de Minuit, livre de Luc Boltanski « Les Cadres – La formation d’un groupe social » ↩︎
  15. Sur le site de la République française/Vie publique – au cœur du débat public, Droit d’asile et politique migratoire, éclairage du 7 mars 2022 : « Depuis 2010, l’OFPRA est placé sous la tutelle du ministère de l’intérieur » ↩︎
  16. Vidéo YouTube expliquant le concept de John Langshaw Austin ↩︎
  17. Sur le site des Éditions Seuil/Sciences humaines, livre de John Langshaw Austin « Quand dire, c’est faire » ↩︎
  18. Sur le site Dunod – Une page d’avance ↩︎

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