Humeur Noire

Recension par Anne Dauphiné du livre "Humeur noire" d'Anne-Marie Garat

de Valérie Dubach

"Humeur noire", d'Anne-Marie Garat, Arles/Paris, Actes Sud, 2021

Bordeaux avec la plus grande des réticences

Anne-Marie Garat ne revient à Bordeaux, sa ville natale, qu’avec la plus grande des réticences. Elle cantonne ces retours à de strictes obligations professionnelles ou à des visites à un cousin qu’elle affectionne. Et encore, lors de ces retours, établit-elle soigneusement d’habiles itinéraires de contournement pour éviter, sinon la ville elle-même, du moins certains trajets où le passé se tient embusqué à chaque coin de rues. Anne-Marie Garat vit aujourd’hui à Paris, elle a derrière elle une carrière dans l’enseignement secondaire dans l’option Cinéma-Audiovisuel, et après plus d’une vingtaine de livres et quelques prix, dont le prix Fémina en 1992, elle bénéficie d’une reconnaissance certaine comme romancière.

Malaise et humeur noire

À chaque retour à Bordeaux, malaise et humeur noire s’abattent sur elle. Dans ce récit que l’auteur fait de sa déambulation somnambulique dans les méandres de sa mémoire personnelle et familiale et le dédale de ses souvenirs plus ou moins consciemment refoulés elle s’inscrit pleinement dans la filiation – oh combien littéraire – de ces écrivains du « temps perdu » tels que Proust ou Modiano. Cependant à la faveur de la brusque mutation d’un sentiment de malaise diffus en une vive colère déclenchée par la lecture inopinée d’un certain cartel du musée d’Aquitaine, sur lequel nous reviendrons, l’auteure est amenée à mêler le registre littéraire de son récit à celui plus politique d’une citoyenne qui interroge l’histoire collective de la ville au moyen d’une enquête rigoureusement menée pour exhumer les différents passés enfouis sous les strates du temps et de l’oubli.

Ce cartel n’a pas de signataire identifié, il prétend par-là se réclamer de l’objectivité, d’une certaine neutralité en tous cas, voire d’une garantie de véracité scientifique.

La lecture de ce cartel terme à terme sera le leitmotiv de son essai. Ce cartel n’a pas de signataire identifié, il prétend par-là se réclamer de l’objectivité, d’une certaine neutralité en tous cas, voire d’une garantie de véracité scientifique. La première phrase nous apprend que « Noirs et gens de couleur viennent à Bordeaux au XVIIIe siècle ».

« Pour l’essentiel, il s’agit de domestiques suivant leurs maîtres »

De leur propre gré ? La précision suivante ne manque pas de sel : « Pour l’essentiel, il s’agit de domestiques suivant leurs maîtres ». Ils viennent donc, et ils suivent… Ils seraient même « envoyés apprendre un métier, parfaire leur formation » ! On peut comprendre la consternation de l’auteure quand elle découvre ces lignes muséales. « Le planteur ou l’armateur esclavagiste aurait donc souci d’éduquer le cheptel humain exploité dans ses îles à sucre, aux Antilles, à Saint-Domingue avant son départ pour parachever sa formation à Bordeaux », note-elle encore dans une tribune envoyée au Monde en 2019.

Or l’institution muséale n’est pas neutre, elle contribue au récit national porté par les pouvoirs en place du moment.

Elle relève aussi le qualificatif toujours utilisé benoîtement en 2021 « d’objets d’art colonial » pour une collection d’artefacts africains exposée au musée d’Aquitaine. Or l’institution muséale n’est pas neutre, elle contribue au récit national porté par les pouvoirs en place du moment. En effet, c’est le « lieu patrimonial occidental par excellence » où s’écrit une mémoire sur laquelle la romancière, ici lectrice et visiteuse, entend exercer son droit de regard de citoyenne à part entière demandant des comptes à ceux qui travestissent l’histoire.

l’auteure réaffirme la légitimité de son expérience subjective et de l’émotion comme point de départ d’une enquête historique.

L’analyse mot à mot de ces quelques lignes hallucinantes et de celles qui suivent scande sa colère qui ira crescendo. Une partie de son essai est consacré au dévoilement des passés de la ville, qu’ils soient euphémisés, occultés, falsifiés ou glorifiés. Ce faisant, l’auteure réaffirme la légitimité de son expérience subjective et de l’émotion comme point de départ d’une enquête historique ayant pour objet de comprendre de quelle histoire le présent vécu procède, de quelle amnésie il hérite. Elle cherche à élucider le passé négrier, esclavagiste et colonial de sa ville natale[1] – elle évoque aussi l’Occupation – et cette recherche l’amène à un retour réflexif sur son propre passé, personnel et familial.

[1] Elle s’appuie tant sur des archives que sur la littérature spécialisée, notamment Marcus Rediker, A bord du négrier. Une histoire atlantique de la traite, Paris, Point-Histoire, Seuil, 2017.

Elle finit par exprimer en creux la sourde culpabilité, de celle qui avait honte de ses origines populaires et qui pense, au cours de son ascension sociale, avoir abandonné les siens et trahi son milieu

Elle interroge alors son parcours professionnel et géographique et questionne ses propres refoulements. Finit par s’exprimer en creux la sourde culpabilité, de celle qui avait honte de ses origines populaires et qui pense, au cours de son ascension sociale, avoir abandonné les siens et trahi son milieu. Née en effet peu après la Libération dans le quartier ouvrier des Chartrons, elle laisse deviner l’accueil plus que réservé fait par les membres des classes dominantes à ceux des classes populaires quand certains d’entre eux ne se contentent pas de rester à leur place. Elle pointe la violence de leurs railleries condescendantes à propos, par exemple, de leur habillement ou de leur accent, ou autres stigmates de leur milieu d’origine, dénigré, infériorisé et méprisé. La description de ses retours dans « l’impasse » de son enfance, qui aurait pu le rester au sens propre comme au figuré, illustre parfaitement la persistance de cet ordre social d’airain qui perdure jusqu’à aujourd’hui – voire se renforce ces derniers temps

Un mouvement littéraire plus vaste

Au nom de sa subjectivité assumée, elle s’inscrit dans le mouvement littéraire plus vaste rassemblant nombre d’écrivains réinvestissant l’histoire au moyen de fictions solidement étayées – pensons aux romans d’Hervé Le Corre ou de Didier Daeninckx qui avait contribué, ne l’oublions pas, à démasquer Papon et ses crimes commis à Bordeaux sous l’Occupation – ou des historiens écrivant des romans d’histoire minutieux, tel un Philippe Videlier. Entremêlant genre littéraire et approche d’historien, elle fait dialoguer la mémoire subjective et l’histoire collective, élargissant le cercle concentrique qui d’un souvenir personnel s’étend progressivement et successivement à une histoire collective de plus en plus large, familiale, générationnelle, sociale, locale, nationale, mondiale.

Derrière chaque fortune, il y a un crime

L’ouvrage d’Anne-Marie Garat est aussi émaillé çà et là de digressions d’une roborative ironie ayant pour objet d’égratigner par exemple le mythe de l’écrivain hors du monde qui ne vivrait que de sa plume ou celui de l’école républicaine et laïque qui serait exempte par nature de toute discrimination de classe ou de race ! Avec son Humeur noire, elle met à nu le caractère aujourd’hui devenu explosif de tout ce refoulé concernant ce « crime civilisationnel » sur lequel repose la prospérité et l’opulence de Bordeaux, plus largement de l’hexagone, et de l’Europe toute entière. Balzac ne soulignait-il pas déjà en son temps que « derrière chaque fortune il y a un crime » ?

Guide du Bordeaux colonial

On peut compléter la lecture de l’essai d’Anne-Marie Garat par celle du Guide du Bordeaux colonial. Une magnifique couverture en couleurs de Tardi représente un homme blanc installé dans une chaise à porteurs, tenant une bouteille de vin rouge, promené par des hommes noirs. Le modèle de cet abécédaire est le trop ignoré Guide du Paris colonial et des banlieues, publié par les éditions Syllepse en 2018. La matière du guide bordelais est formée essentiellement de noms de voies de circulation urbaines présentés sous la forme de notices alphabétiques. Des index de noms propres, de noms de lieux et de noms de rues permettent de s’y repérer facilement.

le général Bugeaud qui durant la conquête de l’Algérie enfumait au sens propre les indigènes réfugiés dans des grottes

On y rencontre des noms de militaires, d’hommes politiques et bien sûr de commerçants, certes pas tous Bordelais, mais qui tous ont d’une manière ou d’une autre marqué l’histoire coloniale du pays. Beaucoup sont des notables locaux, armateurs, négociants, négriers, qui ont bâti leur fortune sur le trafic de marchandises humaines ou l’exploitation des ressources ultramarines. Au total 198 noms de personnes sont recensés, mais aussi des noms de lieux ou d’institutions, neuf musées par exemple, sans compter les annexes consacrées à quelques autres points. Il ne s’agit pas uniquement d’armateurs ayant trempé dans la traite, mais aussi de personnages comme le général Bugeaud qui durant la conquête de l’Algérie enfumait au sens propre les indigènes réfugiés dans des grottes, le « pacificateur » du Sénégal Léon Faidherbe, le médecin craniologue et théoricien raciste Paul Broca, l’explorateur à la légende dorée Pierre de Brazza, ou encore le ministre de l’instruction publique, Paul Bert, dont de nombreuses écoles portent le nom alors qu’il a promu une vision raciste du monde jusque dans les manuels scolaires.

Inversement, les figures majeures de l’anticolonialisme

Inversement Frantz Fanon, médecin psychiatre, né en Martinique, figure majeure de l’anticolonialisme, n’a pas eu sa rue, pourtant programmée à Bordeaux en 2019. Le projet a été enterré en raison de l’opposition du RN et de la pusillanimité d’Alain Juppé, maire de la ville, alors même qu’il n’était envisagé de donner son nom qu’à une ruelle. Outre Fanon, ce guide recense aussi d’autres figures antiracistes ou anticoloniales oubliées comme Olympe de Gouges, Nina Simone ou Nelson Mandela. Deux ouvrages bien différents dans la forme qui n’intéresseront pas que les Bordelais, tant ces questions restent aujourd’hui d’une actualité plus que brûlante.

Anne Dauphiné

Source : Raison présente, n° 217, 2021/1, pages 132-135

Recension par Anne Dauphiné du livre d’Anne-Marie Garat, Humeur noire, Arles/Paris, Actes Sud, 2021 ; Guide du Bordeaux colonial et de la métropole bordelaise, Paris, éditions Syllepse, 2020

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