Un équilibre écologie-migration est à trouver pour espérer limiter les migrations

Le prisme de l'écologie pour observer le peuplement mondial

de Valérie Dubach

Sommaire

Démographie versus écologie ? Une réflexion pour dissoudre les fausses évidences !

Grandes et petites phrases

Aujourd’hui des millions de migrants souffrent encore des petites phrases comme en 1989 les propos fracassants de M. Rocard  « Nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde ». Plus récemment, E. Macron : « Ça sert à quoi d’aider des populations s’ils ont 7 enfants par femme ? ». Des polémiques à propos du foulard, la suspicion de terrorisme planant sur certaines têtes de notre pays, victimes plus qu’à leur tour de délits de faciès, relancent le même débat. Concernant l’accueil de l’individu pas comme soi, les arguments ne font que se passer le témoin. Et pour finir, de plus en plus de gens pensent qu’il n’est plus besoin de refaire le monde puisque de toute façon « Nous sommes trop nombreux sur terre ». L’arrivée de migrants est-elle due à la surpopulation ? Aggravera-t-elle la surpopulation ? 

Voir dans l’immigration ses causes

Dans un contexte de sensibilisation artificielle, comme celle menée par les médias au profit de visées électoralistes des uns et des autres, les poncifs se défont devant lien qui peut être fait entre la question de la démographie et celle de l’écologie. Une chose est sûre, s’il est vrai que les migrations sont directement liées à ces questions complexes et interdépendantes, ce ne sont certes pas elles qui changeront la donne. Au-delà de la question de l’aide au développement la questions des causes (toujours liées à la destruction et à l’extorsion) des migrations intéresse tout le monde, car les migrations pourraient bien n’en être que les premiers symptômes.

Le lien entre démographie et écologie : il est essentiellement politique

Emmanuel Pont, auteur du livre « Faut-il arrêter de faire des enfants pour sauver la planète ? », répond aux questions du journaliste de média Green Letter Club. Pour cet ingénieur s’intéressant au lien entre démographie et écologie depuis quelques années, ce sujet serait contre toute attente plutôt oublié par la recherche, restant un sujet transverse aux données disparates et insuffisantes, auxquelles il est en outre bien difficile de donner un sens.

Sommes-nous trop nombreux sur terre ?

La population a crû de plus de six milliard en moins d’un siècle. En -10 000 av J.C.naissait l’agriculture. Le monde était peuplé de quelque millions d’humains, 200 millions en l’an 0 et 1 milliard en 1800. On est bientôt à 8 milliards.

Cette histoire est bien celle du lien de l’humanité avec son environnement. Depuis les débuts de l’agriculture, née à la fin de l’époque glaciaire, au fur et à mesure de l’évolution des techniques, la peur de sous ou de sur population en fonction des ressources demeurait toujours la grande question. À son époque, Platon s’inquiétait déjà du bois.

Malthus, un théoricien conservateur

Dans son « Essai sur le principe de population » édité en 1798 », écrit dans la foulée d’auteurs comme Godwin et Condorcet, Malthus fait le lien entre l’augmentation de la population et la pauvreté. Ces questions restent depuis chaudement débattues sans qu’une solution simple puisse être arrêtée. 

La question des ressources en rapport au nombre de bouches à nourrir toujours centrale

Les société humaines n’ont pas attendu Malthus et les auteurs qui l’ont inspirés, pour installer des règles de l’alimentation. Elles ont toujours été conscientes des ces limites. Par exemple, on ne pouvait se marier que quand on avait hérité, pour limiter le nombre d’enfants. La question d’aider les pauvres n’était jamais ignorée. Avec Malthus, publicité est faite à l’idée conservatrice : à quoi ça sert s’ils sont à la limite de la survie ? Cette question semble plus vivante encore aujourd’hui.

Les projections démographiques régionales : peut-on prévoir une démographie continent par continent ?

Une stabilisation

La courbe démographique mondiale est en train de s’aplatir. La croissance a atteint son maximum dans les années 1965-1970. Depuis elle croit de 1%/an et est en phase de stabilisation.

Il y a toujours eu, jusque dans la préhistoire, des systèmes de régulation, mais une baisse assez forte de la mortalité est due à moment donné, à la fin du XVII ème siècle, à la culture du maïs, de la pomme de terre, puis aux avancées de la médecine et de l’hygiène. Ce déséquilibre natalité/mortalité a frappé la France en premier, la projetant dans une transition démographique au début du XVIIIème siècle. Sa population très dense représentait à l’époque un quart de la population européenne (20 millions d’européens).

Le ratio 2,1 par femme

Dans beaucoup de pays, la natalité est en dessous du ratio nécessaire pour renouveler les générations, à savoir 2,1 enfants par femme.

Aujourd’hui le nombre d’enfants par femme est directement fonction de la cherté logements, des aides et des politiques sociales. Mais d’autes facteurs jouent comme l’éducation, le besoin d’autonomie des femmes, le fait qu’elles travaillent.

Par exemple, la Corée du Sud est passée à 0,9 enfant par femme, pour 1,3 en moyenne européenne et la Russie un peu au-dessus de 0,9 enfants par femme.

La peur de la sous-population

Il y a donc, en même temps que l’idée que la terre est trop peuplée, cette peur de la sous-population, de la fin de l’humanité. Ces deux peurs ont de tous temps été présentes. Les projections de l’ONU feraient passer la population de l’Allemagne de 83 millions d’Habitants à 74 millions et celles de la Russie de 145 millions à 126 millions en 2100.

Aujourd’hui, tous les pays occidentaux ont fini leur transition démographique.

Les pays n’ayant pas fini leur transition démographique 

Les pays comme ceux de l’Afrique inter tropicale, l’Asie, l’Irak, la Palestine, le Yémen, qui ont tous plus de 3,1 enfants par femme n’ont pas fini leur transition démographique, mais tous se dirigent vers elle avec de rares exceptions.

La transition démographique (extrait d’une vidéo réalisée par l’INED)

L’impossibilité de prévoir, de projeter

Les scientifiques s’accordent à dire qu’en matière de projection démographique, il n’y a pas de science exacte, car les facteurs sont trop nombreux.

L’Iran est passé de 6 enfants à 2 enfants par femme en seulement 20 ans, ce qui prouve que des infléchissements peuvent être imprévisibles et rapides.

Au Niger on compte 7 enfants par femme. Ce chiffre est instrumentalisé par la droite au moyen d’une question fallacieuse : « L’Afrique est-elle une bombe démographique ? ». Ces incantations ne sont pourtant pas des prévisions. Le Niger est un pays désertique. On n’imagine pas comment la courbe pourrait monter encore dans les conditions de la majorité des Nigériens : la faim fera que soit ils partiront, soit ils feront moins d’enfants, soit… ils mourront.

Les projections de l’ONU

Des instituts de recherche l’IIASA (à travers les SSP pour le climat) et l’IHME (organe de santé publique) fournissent des résultats de projection bien inférieurs aux chiffres de l’ONU qui sont de 11 milliards d’humains sur la planète en 2100. Bien informés sur les enjeux climatiques, ces chercheurs projettent de leur côté seulement 9 milliards avec un pic à 2050.

Les facteurs d’évolution de la fécondité

Pour l’IIASA rien n’est écrit à ce sujet. L’urbanisation et l’éducation sont selon eux des facteurs plus importants que pour l’ONU. Sur 2050, c’est-à-dire à très court terme ce n’est pas difficile de prévoir puisque les gens sont déjà nés. Mais à plus long terme, les prévisions doivent compter sur l’inertie de la natalité.

Migrations et guerres civiles ?

Les migrations sont connues pour être des conséquences des guerres faisant rage dans les pays sources. Dans un contexte de pression démographique et de dépression des ressources, comment le Pakistan peut-il accueillir 338 millions d’habitants (projections pour 2050) ? Des pays comme l’Égypte, qui atteindrait 159 millions en 2050, par exemple, sont-ils susceptibles d’être le théâtre de guerres civiles ?

Dans le domaine des projections démographiques, au-delà des événements historiques, sociaux et politiques, les indicateurs sur les concentrations, la densité, sont autrement pertinents pour considérer les chiffres. Si ces populations sont multipliées par trois en 2100, elles n’atteindront même pas la densité de la France.

Bengladesh : 1200 habitants par km². Comment font-ils ? C’est un pays où la culture du riz y est très productive. Et les bengalais, même affamés en permanence, ne sont pas dans une logique de révolte.

On voit que les analyses doivent être fines dans des contextes complexes. La vérité est souvent contre-intuitive. La recherche est très prudente sur la source des guerres. Elles ne seront pas forcément dues à la famine ou à la surpopulation.

Peut-on nourrir une planète de 10 milliards d’humains ?

Cette question vient du fait que lorsque les chiffres de la population augmentent dans des pays où règne La Faim, la crainte des pays riches augmente. Or, la réponse est oui. Il est parfaitement possible de nourrir 10 milliards d’humains. C’est une question politique et économique. 

Le souci majeur de nos sociétés occidentales relève d’une certaine forme de cynisme, car il est aujourd’hui plus rentable de donner des céréales à nos animaux d’élevage et à nos voitures que de les donner aux miséreux. Il se trouve que 50% des céréales vont aux animaux d’élevage. L’équilibre n’est pas tant à trouver dans les chiffres des populations que dans le fait que manger n’est plus une question de ressources locales, mais d’argent.

La viande

Elle écrase tout le reste et divise par 10 l’efficacité du système alimentaire, ce qui revient à dire que certains migrants vont là où les gens mangents de la viande, là où sont les animaux nourris par leurs ressources alimentaires.

Le gaspillage

Il est un facteur d’inefficacité également important. Les migrants vont là où l’alimentation est gaspillée, donc disponible. Il y a une marge gigantesque pour nourrir tout le monde, même en écologie. C’est, là aussi, une question de choix politique.

Les plantes produisent-elles de moins en moins ?

Oui, on a des baisses de productivité de 10 à 20% de certaines cultures, voire de 50%, mais on peut changer les variétés par des variétés plus adaptées. Conclusion : manger moins de viande, moins gaspiller, économiser l’eau localement, sont les choix de société qui ont un réel impact sur les migrations.

Dans le contexte d’un monde réchauffé de 3°   

Un monde réchauffé va perdre 10 ou 15% de produits agricole mais quand on sait que le gaspillage correspond à 50 % de la production, on voit qu’il y a beaucoup de marge à côté (évolution des techniques, irrigation, etc.), y compris dans les pays très peuplés. 

Et le gaz à effet de serre ?

Si on était moins nombreux on prendrait autant de transports, on consommerait autant, voire plus. Toutes les pollutions sont proportionnelles au nombre d’humains à court terme, mais pas à plus long terme. Ex : un scenario de type Thanos, qui diviserait pas deux la population, n’empêcherait pas un changement de comportements, qui ne serait pas forcément moins polluant. Moins les énergies sont chères plus elle sont gaspillées, moins les produits sont chers, plus ils sont achetés.

À très court terme

Si on réduit la population, on aura sans doute moins de pollution. Mais les gens vont évoluer comme les occidentaux consuméristes ont évolué depuis l’ère industrielle. On ne fermera pas forcément les puits de pétrole.

À long terme

Si on réduit la population, on aura sans doute moins de pollution. Mais les gens vont évoluer, comme les occidentaux consuméristes ont évolué depuis l’ère industrielle. On ne fermera pas forcément les puits de pétrole.

Plus on est tassé, plus on est efficace

C’est un fait, plus on est tassé, plus on est forcé d’être efficace. Il y a notamment l’économie d’échelle qui économise l’énergie.

Les pollutions davantage liées au niveau de vie

Un français émet 5 fois plus qu’un Brésilien. La différence de niveau de vie est énorme. Si changement de paradigme consumériste il y a, à court terme, le niveau de méthane changera, mais à long terme c’est surtout le CO2 qui pourra changer.

Il y a tellement peu d’émissions dans les pays à forte natalité (3,5% des émissions de l’humanité pour 20 % de la population mondiale), qu’on ne peut pas les pointer comme acteurs du naufrage écologique.

L’exemple du Nigeria, où une grande partie des émissions de ce pays vient de l’industrie pétrolière profite peu au nigérian moyen. À qui profite-t-elle ? À leurs élites et aux occidentaux. Cela montre bien comment la croissance de sa population n’est pas vraiment susceptible de changer l’écologie de la planète.

Réduire la population des pays riches ?

L’enfant unique ?

En Chine a donné entre 1,5 et 2,5 enfants par femme. Vraisemblablement le résultat n’est pas satisfaisant. La dénatalité est maintenant la préoccupation. Si en France on met en place un programme de l’enfant unique dur, il faudra 80 ans pour avoir une division par 2. Or l’objectif climatique c’est 2050.

L’inertie est un paramètre important

Il y a une inertie dans les résultats des restrictons démographiques. Même si les le mesures sont efficaces, elles arrivent trop tard et provoquent souvent des dégâts. L’inertie dépend de l’âge : les enfants consomment peu. Autre inertie : l’effet sur les émissions cumulées. Il y a des choses à faire avant et même à la place des politiques démographiques.

Les limites planétaires

La question est principalement agricole

Si l’humanité devient végétarienne on libère 75% des terres occupées par l’humanité. Or, une grande partie de l’humanité est déjà végétarienne.

Que dit l’éthique ?

Les émissions de pays riches sabotent le climat du reste de l’humanité. Soit. Mais les autres problèmes écologiques sont essentiellement des problèmes locaux qui n’atteignent pas le même niveau de nuisance. Vouloir empêcher des pays pauvres de détruire un peu leur environnement pour se développer, en faisant de l’ingérence écologique, va contre le droit au développement (droit international), un peu trop souvent théorique. Cela revient à les empêcher de se développer.

Un problème de déforestation due à une tension démographique comme en RDC par exemple, peut être solutionné si les groupes internationaux arrêtent d’acheter les terres, d’exploiter les forêts. RDC : le Congo est extrêmement grand et fertile. Il y a là largement de quoi nourrir un milliard de personnes.

L’enfant supplémentaire agité dans les médias européens

On découvre sur la toile le chiffre de 60 tonnes d’émission de CO2 par an et par enfant supplémentaire

Cela revient à l’empreinte de six personnes. Ces chiffres théoriques sortis en 2009 visent à dissuader les couples de faire des enfants. Or, ils ne peuvent qu’être faux puisqu’ils considèrent que l’humanité va s’éteindre, sinon la somme serait infinie puisque les générations sont supposées être infinies. En réalité, le vrai chiffre se rapprocherait plutôt d’une seule tonne par an.

L’exemple de la Chine

Le parti communiste chinois, influencé par les penseurs occidentaux, avait fait passer de 5 à 2 le nombre d’enfants par femme. Mais, considérant que ce n’était pas assez, il a voulu instaurer sa politique de l’enfant unique en 1979.

Pour éviter les meurtres des petites filles, des exceptions seront tolérées. Ce qui est étonnant, c’est que les pays voisins de la Chine ont abouti aux mêmes courbes sans avoir à instaurer de limitation de natalité. Pendant que la Chine stérilisait massivement (21 millions de stérilisation en 1983).

Les déviances de cette vision simpliste : la stérilisation forcée

Elles se sont multipliées dans les pays antinatalistes. Les bailleurs de fond occidentaux, les ONG, les organismes nationaux, faisaient pression dans ce sens en contrepartie des aides au développement, parfois par des stérilisations faites dans des conditions abominables.

En Uttar Pradesh (200 millions d’habitants), des discriminations en fonction du nombre d’enfants, visaient essentiellement les minorités. Idem au Pérou et en France à la Réunion, aux États-Unis à Porto Rico.

L’idéologie dominante a longtemps été eugéniste chez les occidentaux. La peur de la surnatalité de la population colorée dans les DOM TOM est connue.

Des récupérations politiques

L’extrême droite s’en empare bien sûr. Le problème de l’environnement pour la droite c’est la femme africaine. Or ça devrait être l’inverse. C’est la femme blanche qui devrait faire moins d’enfants. Or, cette dernière est sacrée et même incitée à faire plus d’enfants, à travers l’instauration des congés de maternité et de paternité.

C’est pourquoil faudrait toujours parler de ces sujets de démographie dans un contexte écologique, où ils apparaissent alors dans toute leur vérité.

Des sujets à manipuler avec précaution

Ne pas souscrire aux déclarations électoralistes et démagogiques

À rebours de cette prudence sont les propos d E. Macron de 2017. La natalité africaine ne changera pas grand-chose à la planète, mais en revanche une baisse de la natalité française devrait avoir des effets. Il semblerait que ce discours ne vise qu’à montrer une fermeté face à l’étranger afin de s’attirer des voix.

Qu’en disent les pays sources de migration ?

Est-ce que dans les pays cités comme le Nigeria, le Pakistan, le Tchad, le Niger, l’Egypte, les élites africaines en parlent ? Oui, mais c’est assez délicat, parce que ce sujet est pivot pour recueillir les aides et les financements occidentaux. Les élites sont muselées par la conditionnalité de l’aide au développement et ne peuvent donc pas toujours dire ouvertement qu’elles n’adhèrent pas à l’idée de laisser tomber leur culture, c’est-à-dire leurs usages et leurs modes de vie.

Où en sont les pays à forte natalité quant à leur transition démographique ?

Les cas sont très différents selon les pays : tous font leur transition démographique, mais plus ou moins vite. Il y a cette fameuse inertie. Par exemple, la population chinoise continue d’augmenter. Son pic sera peut-être atteint cette année. Donc il leur aura fallu 40 années. L’Égypte a un rebond de natalité due probablement à la crise économique à la suite des printemps arabes : ces derniers ont défavorisé la condition des femmes (peut-être aussi en Algérie). Les rebonds de natalité sont extrêmement rares.

Conclusion

Il y a une complexité qui offre un espace des possibles énormes, au-delà des « solutions » démographiques pour répondre à la crise écologique. Tout sera fonction des choix politique et des choix de société.

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